Shivering Wall Video-installation

Un crime a été commis : à propos des oeuvres de Tseng Yu Chin

Un crime a été commis. Personne ne sait exactement où, quand, comment, par qui, contre qui. Ce qui est certain c’est qu’un crime a été commis, vraisemblablement contre l’innocence, contre l’enfance, contre le paradis. Pour s’en sortir, pour grandir sans oublier, pour tenter de survivre dans les mondes des adultes il faut se livrer à des rituels.

Un rituel qui consiste à se mettre à la place du tueur pour rejouer la scène, éternellement. Pour tenter de tuer le crime, non pas pour le comprendre, non pas pour l’oublier, simplement pour le surmonter et puis le dépasser.

Dans l’ensemble de ces films, Tseng Yu Chin montre des enfants, ou des adolescents, quelquefois des vieillards, rarement des adultes. Un étrange malaise nous saisis chaque fois et cela dès les premières secondes.
On se trouve soudain dans la situation du voyeur, du prédateur, du bourreau ou du témoin impuissant d’une mauvaise action qui vient de se produire ou qui va advenir bientôt.

Depuis sa première vidéo (2003) présentée à la Dokumenta de Kassel Tseng Yu Chin dit souffrir à Taïwan d’un véritable ostracisme. Nous n’avons évidemment pas les moyens de nous prononcer sur la validité d’un tel jugement. Mais on peut comprendre, sans l’accepter comment et pourquoi le travail de Tseng Yu Chin peut effrayer ou rebuter.

Car un crime a été commis dont, semble nous dire l’auteur, nous sommes, en tant que spectateurs, les véritables auteurs, par anticipation, par procuration, par délégation, par intuition, par faiblesse, par désir?

Les films de Tseng Yu Chin présentent des constats, des flash, des visions, vues ou entr’apercues, comme par hasard ou par effraction.
Jamais d’action au sens classique et cinématographique du terme. Pas d’avant, pas d’après, juste le moment d’une vision.
Comme sans doute celles que voient défiler les naufragés au moment de la noyade.
Dans les travaux récents seule la caméra se promènent au dessus de corps dénudés, allongés, endormis ou suppliciés, rougis par les blessures ou par la honte de se présenter comme les victimes d’un suicide collectif et doux.

Shivering Wall montre des jeunes gens allongés, entassés, alanguis, embrumés par les effets de drogues, somnifères et alcools.
A cette torpeur, ce renoncement, cette fuite, cette capitulation, s’oppose le dispositif sonore fait de nappes sonores puissantes destinées à, littéralement, traverser le corps des spectateurs, comme s’il fallait par là tenter de les réveiller en leur remuant les tripes.

Dans les mondes chaotiques il faut s’astreindre a tout ranger, tout classer, il faut assigner des places précises a chaque objet, il faut combattre par l’ordre assumer jusqu’à la caricature, jusqu’à figer le temps et l’espace, jusqu’à fossiliser le présent pour qu’il ne puisse plus faire mal. Dans l’appartement studio de Tseng Yu Chin tout est ainsi et semble défier les désordres des mondes extérieurs.

L’oeuvre de Tseng Yu Chin est puissante, dérangeante, menée dans une solitude silencieuse et douloureuse.
Son oeuvre fait penser au destin de Taïwan, île propice à la tendresse et à la paix mais éternellement balloté aux grès des caprices et des besoins des envahisseurs successifs.
Une île encore dans l’enfance du monde, adossée à l’insatiable appétit de l’ogre chinois et sans recours puisque partout l’instabilité du monde semble devenir la règle universelle.
Qu’avons-nous fait de l’innocence, qu’avons-nous fait de l’enfance, qu’avons nous fait du paradis?

Tseng Yu Chin pose des questions immensément simples qui nous laissent dans un état de profond désarroi.
Aurons-nous la force de faire de cette tristesse quelque chose de bien et de beau?

Other artworks

Last event

La friche la belle de mai
41 Rue Jobin
F-13003 Marseille
France